Le Monde en croisade contre les intox : en devient-il lui-même « contre-vrai » ?

Le Monde en croisade contre les intox : en devient-il lui-même « contre-vrai » ?

Deux récents articles du grand quotidien libéral parisien procèdent encore à des recadrages de la vérité, sous couvert de guerre à l’irrecevable, telles que déjà dénoncées par Frédéric Lordon (Charlot ministre de la vérité) ou Acrimed (Limites du fact-checking) à gauche. Cette fois, la manipulation consiste à disséquer de prétendues fausses informations et leur diffusion, pour pointer du doigt le nationalisme en Europe.

Le philosophe allemand Carl Schmitt appelle ce moteur la désignation de l’ennemi : « toute situation d’opposition concrète est d’autant plus politique qu’elle se rapproche du point extrême qu’est le regroupement ami-ennemi » (Désigner l’ennemi chez Schmitt et Foucault). Les journaux libéraux recourent, comme les autres, à ce moteur politique essentiel : « Schmitt développe une description originale du Politique qui ne se confond directement pas avec l’Etat ou la Nation : le Politique donne et prend forme simultanément à partir de la désignation ami-ennemi, le plus haut degré d’intensité dans un regroupement. » Le problème est que Le Monde se réclame de la vérité et place ainsi des œillères chez son lectorat.

  1. Disséquer la « menace fasciste » sur les réseaux sociaux

Le 3 avril, Le Monde nous informe dans la rubrique Pixels Réseaux sociaux, à partir de l’étude des espagnols d’Alto Analytics, qu' »Avant les élections européennes, les partis d’extrême droite dominent le débat en ligne. Dans cinq pays, les partis nationalistes ont été les plus mentionnés dans les cinq mois précédant l’élection de mai 2019« . Le constat est partagé par les observateurs des réseaux sociaux, des tendances des sites web.

Ce faisant, Le Monde semble désigner son adversaire, sa cible morale. Il s’agit tout bonnement de condamner, à partir des chiffres, « ces utilisateurs frénétiques qui auraient des affinités avec les partis nationalistes et anti-immigration. » : affinité diabolique justifiant la prise pour cible par l’escouade de feu le quotidien de référence.

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La fameuse rubrique sur lemonde.fr, voir les querelles sur wikipedia

Ce projet d’analyse d’Alto Analytics, qui va durer, cherche prioritairement à « identifier toute tentative anormale d’accroître la polarisation sociale ou la radicalisation en Europe », ce qui est à traduire en pratique par la traque aux « partis nationalistes« , renvoyés indifféremment à « l’extrême-droite« , alors même qu’ils sont majoritaires et au pouvoir dans deux des pays étudiés (Italie et Pologne) et que des partis de gauche (M5S en Italie) ou issus de la gauche (AfD en Allemagne) sont cités…

Si le projet est bien l’étude de la radicalisation en Europe, on se demande pourquoi des partis de masse, légaux, démocratiques voire gouvernementaux deviennent la cible automatique. Le Monde pourrait s’intéresser au djihadisme global ou à la polarisation sécessionniste, mais non, le journal de s’inquiéter uniquement de ses adversaires politiques. La chaîne RT – Russia Today, « la voix de Vladimir Poutine » est pointé du doigt, s’immisçant dans le marché français de l’information au grand dam des défenseurs d’une vérité unique. Autant criminaliser les nationalistes pour leur faire oublier tout axe Paris-Berlin-Moscou-Pékin.

« Il serait temps que Le Monde nomme les choses pour ses lecteurs, en acceptant que la droite américaine et européenne est anti-immigrationniste, conservatrice et plutôt nationaliste. Puisque quelque part anti-Le Monde (libéral, libertaire, progressiste), ces adversaires sont renvoyé à la non-vérité, à sous le tapis, à ce que je ne saurais voir. Le Monde fausse le débat public et la notion de vérité. »

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2. Mettre la pression en désignant une « droite ultraconservatrice »

Le second article « La « lettre des généraux » à Macron, itinéraire d’une intox ordinaire. Exhumée par un site conspirationniste américain, cette lettre ouverte et passablement menaçante a été, fin 2018, le sujet le plus diffusé sur les réseaux sociaux.  » est une autre disqualification au nom de la vérité d’un évènement pourtant réel. Pourtant,  » La « lettre des généraux » existe bien : le texte a été publié, le 7 décembre, sur plusieurs blogs confidentiels de militaires ultraconservateurs « (sic). Donc ce n’est pas un faux. Est-ce donc ses soutiens qui la rendent fausse ?

Le Monde revient à son adjectif préféré : « Essentiellement partagé par des comptes d’extrême-droite« , citant Russia Today, Infowars, fdesouche, Le Parisien, et  » Des comptes européens et américains anti-islam ou anti-immigration qui ne semblent pas spécifiquement avoir été poussés par des comptes automatisés.  » (donc ce ne sont pas non plus des automates, mais de vrais petits citoyens… heu « peste brune », pardon). La lettre a été largement diffusée par des militants actifs au sein des réseaux sociaux des mouvements sociaux et de la droite, mais en quoi est-ce de la désinformation ? Il serait temps que le quotidien qui se veut décrypteur nomme les choses pour ses lecteurs, en acceptant que la droite américaine et européenne est anti-immigrationniste, conservatrice et plutôt nationaliste. Puisque quelque part anti-Le Monde, ils sont renvoyé à la non-vérité, à sous le tapis, à ce que je ne saurais voir. Le seul hic recevable est que ces généraux sont à la retraite (ce qui est de notoriété publique), mais Le Monde n’évoque le parcours de que de l’un d’entre eux, pour le disqualifier directement car « anti-migrants » notoire. Les lecteurs n’apprennent rien de l’article, on leur montre simplement les bornes à ne pas dépasser.

Ô Le Monde, canard jadis modéré et éclairant, pourquoi dénoncer des millions d’électeurs comme pré-délinquants frénétiques ? Parlez du fond, vous trompez vos lecteurs avec ces catégories séparant le vrai et convenable, du faux et du « nauséabond » ! Il faudrait davantage se demander pourquoi un tel succès des idées (puisque vous dites que c’est le fait d’une minorité) et comprendre par conséquent la structure de la droite au niveau international, depuis les années 2000. Pourquoi ces publics, comme « les gilets jaunes ordinaires » cités, sont sensibles à ces thèses et les partagent massivement ? Parce qu’ils se sont aperçus qu’une grande partie des questions politiques était occultée ? Ou parce qu’ils sont la peste brune ? S’intéresser au fond de la lettre, y répondre, argumenter, éventuellement condamner… non. Dénoncer cette droite, sans utiliser « la vérité » comme arme, c’est-à-dire accepter le pluralisme ? Pas davantage : aujourd’hui pour Le Monde, le nationaliste est un monstre, égaré de la vérité façon Pixels. Les lecteurs sont interdits de regard, sur un ton d’abord inquiétant puis rassurant. On conçoit que le lecteur qui trouve son régime de véridiction atrophié, soit consent à un jugement automatique (limites du fact-checking) soit en vient à rejetter comme aux Etats-Unis la presse grand public (mainstream). D’ailleurs, un monstre (mostro, mostrare, montrer) est étymologiquement une image.

En 2016 on avait l’alliance Trump-Cambridge Analytica, on a cette fois Le Monde-Alto Analyrics : assez pour gagner la bataille européenne ?

Éléments bibliographiques pour approfondir :

Droits réservés Champs et Editions du Rocher.

Affaire à suivre,

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