Le philosophe anglais Roger Scruton critique la « vision du ressentiment » irriguant la gauche occidentale

Le philosophe anglais Roger Scruton critique la « vision du ressentiment » irriguant la gauche occidentale

Journalpolitique.info veut mettre en évidence la superposition des clivages et leurs différentes interprétations. Le renforcement des oppositions sur certaines questions d’actualité pousse toujours à privilégier le pluralisme pour les mettre face-à-face sur le fond. Nous relayons donc le compte-rendu d’entretien avec le philosophe. Il s’en prend à une représentation obsédante de la société, déconnectée de la réalité et conjuguée à un rêve utopique de salut.

Roger Scruton, auteur du classique « De l’urgence d’être conservateur »(1)

Extraits de l’entretien :

« Vous intitulez l’Erreur et l’Orgueil un ouvrage français tiré de l’un de vos essais, Thinker of the New Left, qui étudie les penseurs de la nouvelle gauche. Pourquoi leur accoler ces deux termes ? Comment décrire ce courant de pensée ?
L’intention du livre est d’exposer la vanité et l’aveuglement qui ont amené les penseurs de gauche à ignorer toute critique réelle. Je rassemble ceux qui, à mon avis, ont été les plus influents et je critique les erreurs de leurs théories et l’extraordinaire orgueil qui a entraîné tant de penseurs de gauche à conserver leur position malgré les faits et les arguments qui démontrent qu’elle était mal intentionnée et irrationnelle. »

« Alors que beaucoup considèrent que la fracture s’établit désormais entre conservateurs et progressistes, le clivage droite-gauche est-il encore pertinent ?
Droite contre gauche : conservateur versus progressiste ; réactionnaire ou révolutionnaire, ce ne sont que des mots. Ce qui compte, c’est ce qu’ils représentent. Pour moi, la position de gauche à notre époque a signifié le plaidoyer en faveur de la « libération » des « structures » de la société « bourgeoise ». Je pense que cette position perdure dans toutes les nouvelles modes de notre temps – la libération des femmes des coutumes et des incapacités imposées par les hommes, la libération des homosexuels des normes du mariage bourgeois, celle de tous les nouveaux groupes de victimes de ce qui est supposé être la culture oppressive qui les entoure. Ce que j’entends par « gauche », c’est cette vision qui repose sur la répudiation de tout ce qui définit les réalisations et le patrimoine culturel européens. Et c’est ainsi que, dans mon pays, la plupart des gens qui se livrent à la chasse aux sorcières par le biais des médias sociaux se décrivent eux-mêmes. »

« Parmi les divers courants de pensée, la gauche américaine se distingue de ses consœurs outre-Atlantique. En quoi ?
Les Américains ont toujours formulé leurs conflits politiques en utilisant le lexique de la Constitution des États-Unis, en termes de « droits », et se méfiaient du socialisme jusqu’à récemment. Peut-être est-ce en train de changer, sous l’impact de la « politique de l’identité ». L’accent est maintenant mis sur l’illégitimité de tout ce qui est constitutif du legs politique américain. La nouvelle gauche américaine, nourrie dans des universités attentives à des sujets politisés comme les « gender studies » (études de genre), est concentrée sur les libertés et les droits reconnus par la Constitution, les considérant comme des privilèges conférés aux hommes blancs aux dépens de tous les autres. À mon avis, c’est absurde, mais très séduisant pour les jeunes gens qui se demandent s’ils ont droit aux incroyables privilèges inhérents à leur naissance dans la société la plus riche, la plus libre, la plus abondante et la plus protégée qu’on ait jamais connue. »

NDLR : Scruton montre bien ici que la politique de l’identité se fonde sur l’illimitation des droits prescrits, inaltérables, et sur la Constitution qui les garantit. La revendication par les droits est donc illimitée.

« Quel est le rapport de la gauche intellectuelle occidentale avec la réalité ?
Le point de vue de gauche ne tient aucun compte des vrais êtres humains ni de leurs motivations. Il y a une coloration fantaisiste dans tous les écrits de gauche, qui ne concernent pas le monde réel des êtres humains imparfaits et faillibles, mais l’intellectuel de gauche dans sa lutte héroïque. Le but de cette lutte est d’abolir les êtres humains et de les remplacer par quelque chose de meilleur. Ce nouveau type humain reconnaîtra alors l’intellectuel de gauche comme prophète et sauveur. »

Dernière génération prophétique ? Une des Inrockuptibles (02/2019)

« « La société capitaliste est fondée sur le pouvoir et la domination » semble être le mantra des intellectuels de la nouvelle gauche. Comment l’expliquez-vous ?Dans les écrits de Sartre, Foucault, Althusser et des penseurs allemands de l’école de Francfort se retrouve une vision obsédante de la société dans laquelle toutes les relations humaines sont réduites à des formes de « domination ». C’est une vision paranoïaque, qui se pose naturellement chez les intellectuels car elle explique pourquoi ils n’ont pas le pouvoir qu’ils méritent, tout en cachant le fait qu’ils ne le méritent en aucun cas. Le monde qui l’entoure est critiqué en tant que produit du capitalisme, conçu comme une forme d’asservissement moral. Le capitalisme de l’époque de Marx pouvait vraisemblablement être décrit comme une forme d’oppression de classe. Maintenant que la chose appelée « capitalisme » a tellement changé qu’elle n’est plus reconnaissable, devenant le moteur d’une mobilité et d’une abondance sans précédent, il est difficile de critiquer cette chose en usant des anciens termes marxistes. »

« Mais nous pouvons l’attaquer pour son mystère, pour l’esclavage intérieur dans lequel elle nous emprisonne. Et les écrivains français ont très bien décrit cet esclavage intérieur, par exemple Jean Baudrillard, Pierre Bourdieu et Gilles Lipovetsky, bien que ce que nous puissions faire pour changer les choses soit un sujet qu’ils ont tendance à éviter. »

Le Président de la République mène la Grand Débat avec les 79 intellectuels, via France Culture

« « Une foi aveugle entraîne les gauchistes radicaux » : ces courants de pensée seraient-ils la nouvelle religion de notre époque?
Il y a sûrement un trou en forme de dieu au cœur de la pensée de gauche et j’essaie d’expliquer pourquoi. La religion de gauche, surtout dans ses formes socialistes, offre un rêve de salut – une nouvelle forme d’unité, dans une condition d’égalité, que nous pouvons obtenir ici-bas et pour laquelle nous n’avons pas à attendre jusqu’à la mort. En fait, vous constaterez que la mort a très peu de rôle à jouer dans la vision du monde de gauche ; elle est toujours cachée derrière les invocations d’un avenir glorieux.

Le salut sera une marche des gens derrière la bannière brandie par les intellectuels, vers un nouvel ordre des choses dans lequel il n’y aura ni conflits ni souffrances. Cependant, le chemin menant à cet objectif est un conflit radical parsemé de souffrances incommensurables, et aucun intellectuel de gauche de notre époque n’a jamais admis cela honnêtement.

« « Nous sommes entrés dans une période de suicide culturel. » C’est un constat bien lugubre… Reste-t-il de l’espoir à vos yeux ?
Ceux qui ont reçu notre héritage culturel l’ont piétiné. Mais une nouvelle foi et un nouvel amour peuvent toujours naître parmi les humbles qui se penchent pour ramasser les morceaux. Un chef amérindien a dit un jour à l’anthropologue Ruth Benedict : « Les peuples boivent l’eau de leur vie chacun dans une tasse différente. Notre tasse est cassée. » Je ne pense pas que notre situation soit si mauvaise. Certes, il existe une culture de répudiation qui domine le monde intellectuel et les débats (s’ils peuvent être qualifiés de débats) sur les médias sociaux. Et il est vrai qu’un grand fossé s’est creusé entre les peuples d’Europe et d’Amérique et la classe politique qui prétend les représenter. Un grand effort doit être fait pour reprendre possession de notre culture et pour reconnaître, face à tous les défis, que nous avons hérité d’un grand cadeau qui fait ou devrait faire envie au monde. Si vous ne le pensez pas, c’est que vous n’avez pas bien regardé le reste du monde.

L’une des caractéristiques les plus frappantes des écrivains de gauche que j’évoque est que, même lorsqu’ils bénéficiaient des plus grands éloges et jouissaient des plus hautes positions sociales dans leurs pays respectifs, ils n’exprimèrent en aucune circonstance une quelconque gratitude pour cela, ni pour rien d’autre. Leur vision du monde est celle du ressentiment, pour reprendre le terme de Nietzsche, et ils voient chaque don comme un piège, une autre forme secrète de domination. Dans une telle vision du monde, la gratitude est exclue : tout ce qu’il y a et tout ce qu’il y aura, c’est le « combat » pour une utopie qui, dans la nature des choses, ne peut jamais advenir. »

Article d’Anne-Laure Debaecker paru sur Valeurs Actuelles relayé sur journalpolitique.info


L’Erreur et l’Orgueil, de Roger Scruton, L’Artilleur, 504 pages, 23 €.

(1) « How to be a Conservative » (L’urgence d’être conservateur), Éditions du Toucan – L’artilleur, collection Essais, 2016.


Brexit : Macron conteste Berlin et s’affirme indépendant de l’Allemagne

Brexit : Macron conteste Berlin et s’affirme indépendant de l’Allemagne

« Emmanuel Macron semble avoir fait son deuil de la relation franco-allemande après y avoir longtemps cru«  Via Libération du 15/04/2019 : Le couple franco-allemand au bord du divorce. Voir nos analyses précédentes de la stratégie de la Sorbonne sur journalpolitique.info

La fiction du «couple» franco-allemand a volé en éclats lors du sommet spécial Brexit, mercredi et jeudi. S’il y a souvent eu de profonds désaccords entre les deux rives du Rhin, c’est la première fois qu’Angela Merkel l’a affiché publiquement et sans précautions diplomatiques excessives. La chancelière a jugé «incompréhensible» le «raisonnement» d’Emmanuel Macron défavorable à une extension trop longue du délai avant un Brexit définitif, alors qu’elle était prête à donner un an de plus à Theresa May pour lui donner le temps d’essayer de faire adopter l’accord de divorce conclu avec l’Union. 

Le «raisonnement» du chef de l’Etat français est pourtant simple : l’Union, confrontée à d’autres défis, ne peut se permettre d’être prise en otage par une classe politique britannique incapable de mettre en œuvre la décision d’un référendum qu’il a lui-même provoqué… Finalement, un compromis a été trouvé – prolongation jusqu’au 31 octobre –, mais le gouvernement allemand n’a pas caché sa colère face à la résistance d’un partenaire d’habitude plus docile. Norbert Röttgen, le président (CDU) de la commission des affaires étrangères, n’a pas hésité à accuser Macron, dans un tweet vengeur, de «donner la priorité à ses intérêts de politique intérieure sur l’unité européenne». Car il est bien connu que Berlin n’a jamais aucune arrière-pensée de politique intérieure, comme l’a si bien démontré la crise grecque gérée de façon brutale pour ne pas effrayer les électeurs allemands…

L’intérêt allemand n’est pas l’intérêt européen

Curieusement, les médias français ont souligné l’isolement de Paris – qui était pourtant soutenu par la Belgique, le Luxembourg, l’Espagne, Malte, mais aussi, en second rang, par l’Autriche et le Danemark –, l’accusant presque de ne pas avoir joué collectif en refusant de s’aligner sur Berlin. «Il est incroyable que l’on nous présente comme des empêcheurs de tourner en rond alors qu’on a été les empêcheurs de sombrer en rond face à la mollesse collective», se récrie-t-on à l’Elysée. Une position que Macron s’apprête à assumer ce lundi en votant contre l’ouverture de négociations commerciales avec les Etats-Unis, là aussi initiée sous la pression de l’Allemagne, qui craint que Donald Trump ne taxe ses importations automobiles. Relancer un succédané du défunt traité de libre-échange transatlantique (TTIP) n’est en effet sans doute pas la meilleure idée qui soit à deux mois des élections européennes, alors que partout la pression de partis démagogues et isolationnistes grandit…

Emmanuel Macron semble avoir fait son deuil de la relation franco-allemande après y avoir longtemps cru. Il a pris conscience que les démocrates-chrétiens de la CDU-CSU, mais aussi les sociaux-démocrates, défendent avant tout les intérêts allemands travestis en intérêts européens, comme on l’analyse désormais en France. Depuis un an et demi, le chef de l’Etat n’a cessé de recevoir des rebuffades sur quasiment tous ses projets (création d’un budget de la zone euro, d’un Parlement de la zone euro, d’une taxe sur les géants du numérique, d’une Europe de la défense, etc.). Désormais, il n’est plus question de faire semblant ou d’accoucher de compromis qui affaiblissent l’Union : si Berlin ne veut plus d’Europe ou seulement d’une Europe allemande, elle doit l’assumer. Mais Paris est déterminé à ne plus jouer les passe-plats au nom d’une Union qui n’a plus d’européen que le nom

.Jean Quatremer BRUXELLES (UE), correspondant Libération

Relayé sur journalpolitique.info

Revue critique de la politique étrangère de la France

Même s’il oublie un certain nombre d’aspects (les relations avec la Chine de Xi Jinping en visite à Paris cette semaine, la stratégie carolingienne avec l’Allemagne, les relations positives avec l’Afrique, la relation avec Israël où se succèdent malentendus diplomatiques), l’auteur propose une critique de la position de la France d’Emmanuel Macron dans le monde. Pour journalpolitique.info

Navire « L’Hermione »

La politique étrangère d’un pays est étroitement tributaire de sa politique intérieure, plus précisément de l’état politique, économique et financier de ce pays. S’agissant de la France, cet état est déplorable. La France est perçue désormais dans le monde comme un pays agité, violent, mal gouverné, parfois ridicule. Donner des leçons au monde entier a toujours fait sourire. Maintenant, les donneurs de leçons, tour à tour, font rire et irritent. « La France, c’est le bordel ! » disent brutalement ceux qui en parlent à l’étranger et au plus haut niveau.

Il demeure que la France est membre permanent du conseil de sécurité, avec droit de veto, et possède la bombe atomique. Elle fut longtemps la deuxième puissance du monde derrière la Grande-Bretagne. Elle est encore la cinquième sur près de 200 nations.

On peut donc distinguer les grandes lignes d’une politique étrangère qui, tant bien que mal, continue à jouer un rôle dans le monde qui n’est pas de premier plan, mais dont on peut encore parler. La première de ces lignes, étrangement, c’est « l’empire ». Il faut conserver l’empire ou ce qu’il en reste. Cette nostalgie de la grandeur passée est un peu pitoyable, j’allais dire pathétique, mais c’est une constante. Vaincue en 1940, la France de De Gaulle voulait retrouver sa situation d’avant-guerre à tout prix. Alors ce fut la guerre d’Indochine, perdue, celle d’Algérie, perdue, deux nouvelles défaites dues à deux idéologies contraires, mais unies contre la France coloniale, celle de l’URSS et celle des États-Unis. Aujourd’hui, il reste de l’empire quelques territoires clairsemés à travers le monde. Et, dans bien d’autres, pour conserver une influence, la France mène des guerres coûteuses et sans fin, au Sahel africain notamment.

Mais il y a mieux encore : les départements et territoires d’outre-mer habités par des Français à part entière, champions des aides de toute nature, un phénomène curieux qui fait que la France est frontalière du Brésil sur plusieurs centaines de kilomètres et, prodige, loin de s’étioler, l’empire, en réalité, s’agrandit avec Mayotte, îlot de l’océan Indien devenu le 101e département français connu de toute l’Afrique noire car les futures mamans viennent de loin, même du Burundi, mettre au monde bébés, cartes Vitale et tout ce qui s’ensuit. Faites l’addition ! M’en étant ouvert à un responsable, forcément haut, celui-ci me répondit : « Les Mahorais ont demandé à être Français. On ne pouvait pas leur refuser. – Alors, ai-je dit, si les Papous de la Nouvelle-Guinée demandent à devenir Français, on dira oui. Et la Nouvelle-Guinée sera le 102e département français, un département papou. » Tout cela n’est pas sérieux.

Deuxième ligne de force de notre politique étrangère : l’Europe. Malheureusement, l’Union européenne est désunie. Nous avons maintenant deux Europe, si ce n’est trois : l’Europe de Bruxelles, codirigée par Macron et Merkel, l’Europe du bon sens, avec la Hongrie comme porte-drapeau, et d’une certaine façon, la Grande-Bretagne avec la pagaille complexe du Brexit.

Macron milite pour l’Europe du vieux monde avec l’espoir caché d’en être un jour le président. Ce fut également le rêve inachevé de Giscard d’Estaing … En attendant, l’Europe disloquée vient de nous offrir le spectacle d’une guerre entre la France et l’Italie, une guerre picrocholine. Les deux sœurs latines, sœurs également en incompétence, agitées, divisées, en désordre permanent, disent vouloir s’affronter.

En Italie, le Nord ne veut plus du Sud, jugé comme peuplé de maffieux et de bons à rien. S’agissant de la France, le monde entier observe avec consternation les prouesses des gilets jaunes et en Italie, on en rigole. Rome a surtout été agacée par les « brillantes » initiatives de Sarkozy en Libye, que les Italiens considéraient un peu comme leur chasse gardée. Et, en France, on a été irrité par les contacts de responsables politiques italiens avec les gilets jaunes en la personne notamment de Luigi Di Maio, vice Premier ministre. Ceci étant, de la part de responsables politiques italiens, cette recherche du dialogue avec les gilets jaunes était tout à fait déplacée. Bref, l’ambassadeur de France à Rome a été rappelé, ce qui, en diplomatie, est un acte grave qui, souvent, a précédé la guerre ouverte. Voilà donc Macron, sur son pur-sang, prêt à bondir sur le pont d’Arcole comme Bonaparte en 1796. Et puis, miracle, on se réconcilie. L’ambassadeur va s’en retourner à Rome et Macron a invité le président italien à venir faire un tour à Paris. Mais on a eu très peur …

En réalité, ce qui agace surtout Paris, c’est que, sous la menace d’une invasion migratoire partie de la Libye, l’Italie s’est rangée aux côtés des « populistes », comme le commandaient le bon sens et ses intérêts élémentaires.

Plus à l’est, au Moyen-Orient, c’est toujours une tuerie sans fin. L’islam a pris le dessus. Daesh est toujours là. Des centaines de milliers de victimes, des millions de déplacés, femmes et enfants, des cités anéanties. Si l’on excepte le Liban, pour des raisons surtout religieuses, et une longue tradition, la France n’a plus aucune influence dans cette région. Celle-ci n’est plus qu’un champ de bataille que se disputent les États-Unis, la Russie, la Turquie, très anti-occidentale, et l’Iran. Le temps est loin de la colonisation anglaise et française qui assurait à cette région la paix et le développement.

Je terminerai cette brève revue de politique étrangère plutôt affligeante par le cas de Carlos Ghosn. Brillant capitaine d’industrie, l’un des meilleurs de la planète, qui a fait ses preuves en redressant Nissan (les Japonais n’y parvenant pas), il a été jeté en prison, dans une cellule de 9 m2 éclairée jour et nuit.

Ce qui lui est reproché relève en réalité de la compétence de conseils d’administration et c’est là que les questions auraient dû lui être posées.

Il est clairement la victime d’une sorte de complot où il apparaît que les Japonais ne voulaient plus d’un Occidental à la tête de cette industrie. Ils lui ont appliqué la présomption de culpabilité et ils
peuvent le condamner pratiquement à la perpétuité. En ce domaine, que peut faire notre diplomatie ? Si Carlos Ghosn était américain, je crois que tout cela se serait passé autrement.

Un article de Lambert Christian,relayé pour journalpolitique.info

Élections européennes et stratégie carolingienne : relire le traité d’Aix-la-Chapelle

Élections européennes et stratégie carolingienne : relire le traité d’Aix-la-Chapelle

Le traité d’Aix-la-Chapelle, conclu entre la République Française et la République Fédérale d’Allemagne le 22 janvier 2019 fait suite directe au traité de l’Élysée de 1963. Ce traité bilatéral volontariste et très symbolique jette les bases de la stratégie carolingienne d’Emmanuel Macron (que nous avons commencé à définir ici). Sa signature a suscité un vif débat sur le centre de gravité de l’Europe et ce que devrait être l’intégration européenne, si bien que Journalpolitique.info republie le traité.

Détail de la chapelle (wikicommons)

Le texte officiel est à télécharger directement sur notre site, en pdf :

Dans sa vision de la domination mondiale des Etats-Unis livrée en 1997 dans le classique Grand échiquier, l’analyste Zbigniew Brzezinski écrvait que « la France et l’Allemagne sont deux acteurs géostratégiques clés qui, sous leur vision de l’Europe unie, leur projet ambitieux, s’efforcent de modifier le statu quo. Les deux nations font naturellement l’objet d’une attention toute particulière des Etats-Unis ». La distinction entre l’Europe, espace-berceau de la « civilisation européenne« , et l’Occident, matrice culturelle et économique globale plus large, montre bien les logiques concurrentes entre les alliés atlantiques : l’axe Paris-Berlin indépendant que souhaitait de Gaulle (que le Bundestag n’avait pas suivi) serait-il à même de compenser la tentation à l’isolationnisme des américains par une véritable souveraineté européenne ?

La tribune de Macron dans les pays de l’Union a voulu démarrer un débat dans l’espace européen (« modifier le statu quo » ?). Mettant fin à la rhétorique antinationaliste périlleuse du discours 11 novembre 2018, la position du président français va vers quelque chose comme un Saint-Empire protecteur et aux frontières sûres, au pilotage franco-allemand élargi. La réponse allemande, bien que critique (« Bien faire l’Europe » demande la nouvelle responsable de la CDU, Annegret Kramp-Karrenbauer), n’en demeure pas moins une réponse, validant la légitimité des questions posées par le PR. De là à penser, comme A. Duhamel, que la stratégie continentale montre enfin que l’initiative dans les affaires du continent est française ?

Le traité permet au moins de se faire une idée concrètes des liens franco-allemands dans la perspective continentale depuis le Brexit. Commentaires et réactions des lectrices et lecteurs sont les bienvenus !

A votre service,

Journalpolitique.info


Europe : l’Agence Bancaire Européenne, prise de guerre française dans le Brexit

Europe : l’Agence Bancaire Européenne, prise de guerre française dans le Brexit

La stratégie de la Sorbonne présentée en par 2017 par le président français Emmanuel Macron est celle de l’unification carolingienne du continent afin de constituer un empire normé, souverain et prospère. Le Traité d’Aix-la-Chapelle est venu sceller l’alliance perpétuelle avec l’autre rive du pays de Charlemagne, dans ce même village. Le Brexit, cheval du bataille du PR, est ainsi sévèrement attaqué au sein des institutions (via le lieutenant Michel Barnier chargé des négociations et la position de la France) et dans les discours politiques du PR et de son gouvernement, qui rappellent ce « choix funeste« . En même temps que le début de la bataille des européennes (campagne d’Italie), Paris se félicite prudemment d’une victoire importante dans cette stratégie continentale : consolider Paris comme centre financier de l’empire, grâce au transfert acté de l’Agence bancaire européenne à la Défense.

Une originale pour journalpolitique.info

Le dossier de candidature de Paris, avait été présenté en novembre 2017. Intitulé « L’AUTORITÉ BANCAIRE EUROPÉENNE À PARIS. UN NOUVEAU DÉPART AU CŒUR DE LA 1RE PLACE FINANCIÈRE CONTINENTALE », le programme reposait sur deux atouts : réussir une relocalisation rapide et ordonnée, proposer le meilleur terreau pour une implantation de long-terme. Dans cette formulation d’offre, que vous pouvez télécharger sur le site du ministère de l’Économie (pdf), le PR affirmait ceci : « L’offre de la France pour accueillir l’ABE à Paris constitue la meilleure garantie qu’elle surmonte les défis de cette relocalisation et poursuive ses missions de réglementation bancaire avec le même niveau d’exigence et d’excellence. »

La proposition française a ensuite été choisie par tirage au sort, en lice face à Dublin (Irlande), la CE et le PE ont ensuite validé le transfert en novembre 2018. Cette semaine, l’accord a été signé au Quai d’Orsay et la cérémonie confirme l’installation de l’autorité à la tour Europlaza de la Défense, déménagement prévu le 3 juin prochain. L’Etat et les collectivités ont tout fait pour faciliter l’arrivée de l’agence : les discussions se sont poursuivies en continu depuis 2017, Le Monde rapporte que « l’ouverture d’une école européenne à Courbevoie, près de la Défense, offrant une scolarité en anglais, est également un grand soulagement pour le personnel. » (mars 2019).

« Ce que Paris conseille, l’Europe le médite; ce que Paris commence, l’Europe le continue »

Jo Swyngedouw, président de l’autorité bancaire européenne reprenant Victor Hugo

L’arrivée de l’ABE à Paris est à voir comme une pièce maîtresse pour la régulation et l’harmonisation du secteur bancaire de l’Union, essentielles à la stratégie de la Sorbonne (les synergies avec l’autorité européenne des marchés financiers, déjà localisée à Paris). C’est aussi un effet positif pour « l’attractivité de la France » (Bruno le Maire), pierre angulaire de la doctrine Macron envers les investisseurs internationaux. La secrétaire d’État Agnès Pannier-Runacher illustre cette doctrine lors de la signature : « Merci à l’ABE d’avoir non pas essuyé les plâtres, mais de nous avoir permis de nous entraîner, de nous améliorer dans la gestion d’attractivité de la France« .

Le quartier de « La Défense » (voir origine du nom) a épisodiquement accueilli cette statue de Napoléon Ier – Charles-Emile Seurre (domaine public).

Cette bataille des élections européennes sera passionnante et décisive : affaire à suivre sur journalpolitique.info

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