Grand débat jeunes à Lyon : un exercice démocratique laborieux mais foisonnant

Par Madeleine, observation du grand débat du 6 mars dans l’amphithéâtre Leclerc de l’Institut d’études politiques de Lyon (avenue Berthelot, Lyon 7).


Pour mon premier reportage sur le portail (je remercie encore l’équipe pour leur confiance), je vous propose deux articles, inspirés par mon observation du GDN à Sciences Po Lyon, en présence de Mme Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, et de M. David Kimelfeld, président de la Métropole de Lyon, et de leurs équipes respectives, ainsi que de M. Renaud Payre, directeur de l’IEP de Lyon. Mesurer l’état d’esprit de la jeunesse, cet évènement « Grand débat jeunes » montre la discorde frappant cette belle jeunesse de France : tolérante et soudée, fière d’elle, cette génération Erasmus est aussi agitée par des activistes niant la réalité. Or, je suis tombée sur un spectacle déroutant. Ce premier article sert donc de mise en contexte, le second abordera le fond des échanges, stimulants.

Photographie Sciences Po Lyon

Faire vivre le grand débat national, c’est à nos yeux plus que nécessaire : sur tous les fronts, le contexte politique n’a jamais été aussi tendu et « au bord du gouffre ». Il est bien plus urgent de reconstruire la vérité, en « libérant la parole » comme on dit désormais, en se pliant à l’exigence de la démocratie et du respect de soi et d’autrui qui est son fondement, au refus des idées toutes faites.

Ignorer ce processus sur la base d’arguments strictement tactiques et politiciens (où quand l’électeur devient plus cynique et calculateur encore que le politique), et ensuite investir le grand débat à coup de cris pour formater ce même débat, cela me paraît peu digne, et surtout mauvaise stratégie. La plupart des forces politiques ont compris qu’en investissant massivement le débat et en soulevant tous les grands défis et dangers pour l’Europe, il n’y a pas d’hypothèse rationnelle dans laquelle le gouvernant pourrait ne pas tenir compte du cri de liberté du peuple qui veut retrouver son destin. C’est tellement explicite qu’un tel gouvernant embrasserait volontairement sa perte. La multiplication symbolique des guillotines fait garder en mémoire cet aspect. Macron comme Philippe savent bien que ce qui suivra la GDN devra être radical, et Philippe de s’interroger déjà à voix haute sur les effets d’annonce et le risque de désillusion comme véritable volcan de révolte.

Et monter à mes yeux, des larmes qu’en mon cœur, mes vingt ans avaient oubliées (Armand Sylvestre)

De notre point de vue c’est limpide : le prince Macron ayant choisi la stratégie du chaos pour barricader son pouvoir royal, et en partie à raison lorsque l’on considère le degré d’exposition auquel il a livré l’État et le bien public, notamment actes III et IV, comme l’a rappelé la ministre en se référant à « l’urgence immédiate qu’on ne peut pas nier » à l’adresse des quelques militants ne louant que le long-terme comme miracle béat (éducation, décroissance). C’est tout bonnement la sécurité de tous qui est en jeu, rappelle la responsable politique (j’entends de maigres applaudissements)… Le GDN devient peu à peu un monolithe de données, un pavé dans la marre, qui dit le réel par l’expression populaire algorithmisée. Une première dans notre histoire. Certes, journalpolitique.info a souligné quelques défauts méthodologiques des questions posées sur le portail, mais nous laissons cette critique aux experts ès SI pour l’instant.


Le peuple qui croit dans le gouvernement est authentique et participe en tant que citoyen, celui qui détourne le combat populaire pour participer en tant que militant n’a donc rien saisi de ce qui se joue.

JOURNALPOLITIQUE.INFO

,L’important étant de noter que le GDN nous est désormais exogène, c’est un petit Léviathan créé comme réponse à des gouvernants à la crise. En le créant, les gouvernants ont fixé un agenda politique qui les dépasse largement eux-mêmes désormais. Il suffit pour s’en convaincre de regarder les débats de point de vue russe, américain, ou plus simplement nos voisins européens, qui comme en 1789 commentent la bombe France. Il est donc extrêmement important d’être lucide sur la récupération du GDN, gain des gilets jaunes de toute la France, par des militants associatifs dont la cause leur paraît un absolu. Citoyenne férue de droit, je m’attendais à ce que le débat public échappe à l’hystérie libertaire faussement auto-gérée et qu’on n’ait pas besoin de se référer à soi en tant qu’individu-expérience pour tout justifier. Ces jeunes militants pensent que la politique part de leur cas particulier, et non d’un cas général théorique comme chez Platon, Spinoza, Kant ou Marx. Ce n’est un problème que s’ils s’érigent en censeur collectif comme ce soir, alors que ce n’est pas ce qu’on leur demande puisque  » le Gouvernement engage un Grand Débat National permettant à toutes et tous de débattre de questions essentielles pour les Français. « 

Liberté de pensée et censure : ce qui suscite autre chose que la béatitude est à proscrire pour ces militants altermondialistes. Regarder le réel devient délictueux même dans un lieu de débat.

Car si dire que le GDN est utile, comme un amoncellement de passions verbalisées, un exercice formateur de démocratie (les Suisses confirmeront), il est évident qu’il surpasse désormais les forces politiques qui voudraient en détenir le monopole : le peuple a fait sien ce grand débat et on ne peut que louer la sincérité populaire, qui traduit une noblesse qui est de faire confiance aux institutions dont il s’est doté, quand des anti-démocrates divers crient à l’arnaque. Le peuple qui croit dans le gouvernement est authentique et participe en tant que citoyen, celui qui détourne le combat populaire pour participer en tant que militant n’a donc rien saisi de ce qui se joue. Car en faisant cela, il discrédite la démocratie républicaine et nuit à une parole, pluraliste à l’image de son peuple, en tout rabattant dans ses maigres cases militantes.

Voici donc quatre éléments de contexte avant de parler du fond des débats, passionnants, qui ont eu lieu dans le cité de la politique de Lyon.

  1. Il est anormal qu’en un contexte d’insurrection, vu la hauteur des enjeux pour l’histoire, qu’un débat qui « permette à chacun de débattre, de se faire entendre et de convaincre » soit organisé par des factions dont le but n’est pas l’intérêt général. Au lieu de l’Afev, association qui a toute sa place dans la lutte contre les inégalité et la promotion de la solidarité par ailleurs, la modération aurait du être confiée à un acteur impartial, civique, public et non militant. Que cette association soit soutenue en masse par des militants inscrits en tant que benallaforever ou macrondémission qui hurlaient à travers l’amphi depuis le balcon, ne m’empêche pas de dire qu’ils étaient sincères et que la modération était correcte (par exemple la parité entre hommes et femmes pour les questions a été respectée sereinement). C’est tout simplement qu’attentive au droit je vous demande : si tous les GDN étaient organisés par les associations anti-vaccins ou les associations religieuses investissant en masse les lieux avec leurs soutiens, qui n’aurait pas crié au détournement anti-démocratique d’un enjeu national ?

2. Les « jeunes », car le cadrage était bien sur cette catégorie sociale, auraient logiquement dû s’exprimer en tant que jeunes citoyens, jeunes citoyennes participant aux affaires de l’État (ce qui était le cas d’une bonne partie des intervenant.e.s), et non en tant que représentants de groupes activistes du climat et de la décroissance (l’autre partie des interventions), syndicats étudiants (UNEF) et lycéens (l’intervenante n’a pas donné le nom), mouvements associatifs (Lyon 2 en lutte, antifa). A ce compte-là pourquoi ne pas donner les clés du débat directement aux jeunes du Rassemblement national, aux jeunes insoumis, aux jeunes joueurs d’échecs russophones, aux jeunes danseuses apolitiques, ou pourquoi pas aux jeunes évangélistes messianiques ? Chacun sa faction, tous contre l’intérêt général. La citoyenneté c’est l’auto-critique, c’est l’humilité de faire partie de quelque chose de plus grand et plusieurs l’ont montré par leur sincérité de parole. Les réduire à des entrepreneurs aux causes multiples et leur accoler des étiquettes, c’est faire penser aux jeunes qu’ils ne sont pas aptes à penser pour eux-mêmes. Et les détourner de la démocratie à la française, vers un modèle individualiste antipopulaire.

3. Ces effets de cadrage montrent qu’une partie de la jeunesse, même si elle se politise et s’interroge sur l’intérêt général, l’Etat, la nation, la démocratie etc, n’est pas apte à faire la part des choses entre soi et le monde car le militantisme « effet de groupe » l’emporte sur un usage personnel de la raison – ou en tout cas en public on peut espérer. D’où la question finale de l’association Afev « pensez-vous qu’il soit le propre de la jeunesse que d’être radicale ?« , au président de la Métropole qui répond, incisif : « La jeunesse a raison d’être radicale.J’ai aussi été anti-capitaliste, mais j’ai changé. Et je dis bien que c’est un changement, pas une évolution programmée ». Effectivement, on constate des gens de tout âge demeurent radicaux. Il était donc illégitime de restreindre le débat au cadre étudiant-militant, ce que la nouvelle journaliste de Tribune de Lyon illustre par son interprétation des questions du public en citant le « vindicatif insoumis qui s’était appesanti sur le sort des mineurs isolés.‘ (Salade Lyonnaise du 07/03/2019). Comme quoi la réponse était bien que la jeunesse n’est pas radicale par nature, même si c’est l’âge sociale de la révolte intérieure, ce sont seulement les anti-démocrates qui en font un argument de division contre un vrai échange collectif raisonné et pacifié dont tout jeune est capable. Il y avait bien de la matière intellectuelle et de l’électricité dans l’air ce soir.

4. Lorsqu’un enjeu national est phagocyté par une minorité bruyante, les citoyennes s’auto-censurent car elles se sentent minoritaires et c’est finalement le dogme des plus actifs qui s’impose. D. Kimelfeld et F. Vidal passeront leur soirée à rappeler le principe de réalité aux utopistes (« Je tiens à expliquer la réalité avec sérieux, pas les discours. Votre procès d’intention n’est pas le bon et ne crée pas de place » assènera DK). Alors imaginez que l’extrême-droite soit élue dans un futur proche : voudriez-vous que la parole bruyante et agressive soit celle des leurs associations ? Ou pensez-vous que, peu importe la majorité gouvernementale, les affaires publiques devraient demeurer souveraines et ne favoriser aucune faction ?

Voilà pour ma critique (assez acerbe mais c’est pour remuer un peu) de l’organisation de ce débat national à Lyon. Fidèle à sa tradition, SL tourne cela en interprétation politique très locale avec cet axe Payre-Kimelfeld-Brugnera-Vidal. Notant également cette alliance de fortune de D. Kimelfed et F. Vidal « face aux étudiants » alors que l’évènement était destiné aux « jeunes » de la République, on y discerne le Saint-Empire LREM croisant le fer en terre de militance primaire, militance qui bien qu’elle aie raison sur certaine de ses revendications en tant que telles « a la condescendance des solutions toutes faites au mépris de l’expérience« , pour reprendre les mots de Frédérique Vidal à l’égard de l’individu qui lui a crié dessus sous le regard effaré des équipes ministérielles. L’intervenant incisif exigeait « un droit de réponse« , ce qui est inconcevable dès lors que l’évènement est militantisé d’office. Je pense à une autre réaction du haut de l’amphi à laquelle l’Afev s’accorde un droit de réponse idéologique encouragé par les élans de la salle. Outre cette déception de ne voir qu’une salle à moitié remplie et relativement homogame, D. Kimelfeld en retard, et s’enchaîner les solutions miracles, je constate qu’un déminage est désormais systématiquement nécessaire.

Le grand paradoxe est illustré malgré lui : l’un des intervenants l’a souligné : dans les discours, c’est faire la révolution écologique, mais dans les faits, on voit que l’habit vu comme « cool » pour ce type d’évènement est un habit revendiquant, en anglais, une liberté de voyager… en low-cost polluant ?

Le raid des militants de gauche radicale a finalement renforcé le « on nous écoute mais entend pas« , alors même que la parole politique se faisait sincère de part et d’autre pour celles et ceux qui ont joué le jeu.

Travail bénévole, la partie 2 sur le fond à paraître bientôt !

Madeleine sur journalpolitique.info


Madeleine

Lectrice et contributrice depuis mars 2019, de la région lyonnaise. Je crois que JP est d'utilité publique !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.