Le philosophe anglais Roger Scruton critique la « vision du ressentiment » irriguant la gauche occidentale

Le philosophe anglais Roger Scruton critique la « vision du ressentiment » irriguant la gauche occidentale

Journalpolitique.info veut mettre en évidence la superposition des clivages et leurs différentes interprétations. Le renforcement des oppositions sur certaines questions d’actualité pousse toujours à privilégier le pluralisme pour les mettre face-à-face sur le fond. Nous relayons donc le compte-rendu d’entretien avec le philosophe. Il s’en prend à une représentation obsédante de la société, déconnectée de la réalité et conjuguée à un rêve utopique de salut.

Roger Scruton, auteur du classique « De l’urgence d’être conservateur »(1)

Extraits de l’entretien :

« Vous intitulez l’Erreur et l’Orgueil un ouvrage français tiré de l’un de vos essais, Thinker of the New Left, qui étudie les penseurs de la nouvelle gauche. Pourquoi leur accoler ces deux termes ? Comment décrire ce courant de pensée ?
L’intention du livre est d’exposer la vanité et l’aveuglement qui ont amené les penseurs de gauche à ignorer toute critique réelle. Je rassemble ceux qui, à mon avis, ont été les plus influents et je critique les erreurs de leurs théories et l’extraordinaire orgueil qui a entraîné tant de penseurs de gauche à conserver leur position malgré les faits et les arguments qui démontrent qu’elle était mal intentionnée et irrationnelle. »

« Alors que beaucoup considèrent que la fracture s’établit désormais entre conservateurs et progressistes, le clivage droite-gauche est-il encore pertinent ?
Droite contre gauche : conservateur versus progressiste ; réactionnaire ou révolutionnaire, ce ne sont que des mots. Ce qui compte, c’est ce qu’ils représentent. Pour moi, la position de gauche à notre époque a signifié le plaidoyer en faveur de la « libération » des « structures » de la société « bourgeoise ». Je pense que cette position perdure dans toutes les nouvelles modes de notre temps – la libération des femmes des coutumes et des incapacités imposées par les hommes, la libération des homosexuels des normes du mariage bourgeois, celle de tous les nouveaux groupes de victimes de ce qui est supposé être la culture oppressive qui les entoure. Ce que j’entends par « gauche », c’est cette vision qui repose sur la répudiation de tout ce qui définit les réalisations et le patrimoine culturel européens. Et c’est ainsi que, dans mon pays, la plupart des gens qui se livrent à la chasse aux sorcières par le biais des médias sociaux se décrivent eux-mêmes. »

« Parmi les divers courants de pensée, la gauche américaine se distingue de ses consœurs outre-Atlantique. En quoi ?
Les Américains ont toujours formulé leurs conflits politiques en utilisant le lexique de la Constitution des États-Unis, en termes de « droits », et se méfiaient du socialisme jusqu’à récemment. Peut-être est-ce en train de changer, sous l’impact de la « politique de l’identité ». L’accent est maintenant mis sur l’illégitimité de tout ce qui est constitutif du legs politique américain. La nouvelle gauche américaine, nourrie dans des universités attentives à des sujets politisés comme les « gender studies » (études de genre), est concentrée sur les libertés et les droits reconnus par la Constitution, les considérant comme des privilèges conférés aux hommes blancs aux dépens de tous les autres. À mon avis, c’est absurde, mais très séduisant pour les jeunes gens qui se demandent s’ils ont droit aux incroyables privilèges inhérents à leur naissance dans la société la plus riche, la plus libre, la plus abondante et la plus protégée qu’on ait jamais connue. »

NDLR : Scruton montre bien ici que la politique de l’identité se fonde sur l’illimitation des droits prescrits, inaltérables, et sur la Constitution qui les garantit. La revendication par les droits est donc illimitée.

« Quel est le rapport de la gauche intellectuelle occidentale avec la réalité ?
Le point de vue de gauche ne tient aucun compte des vrais êtres humains ni de leurs motivations. Il y a une coloration fantaisiste dans tous les écrits de gauche, qui ne concernent pas le monde réel des êtres humains imparfaits et faillibles, mais l’intellectuel de gauche dans sa lutte héroïque. Le but de cette lutte est d’abolir les êtres humains et de les remplacer par quelque chose de meilleur. Ce nouveau type humain reconnaîtra alors l’intellectuel de gauche comme prophète et sauveur. »

Dernière génération prophétique ? Une des Inrockuptibles (02/2019)

« « La société capitaliste est fondée sur le pouvoir et la domination » semble être le mantra des intellectuels de la nouvelle gauche. Comment l’expliquez-vous ?Dans les écrits de Sartre, Foucault, Althusser et des penseurs allemands de l’école de Francfort se retrouve une vision obsédante de la société dans laquelle toutes les relations humaines sont réduites à des formes de « domination ». C’est une vision paranoïaque, qui se pose naturellement chez les intellectuels car elle explique pourquoi ils n’ont pas le pouvoir qu’ils méritent, tout en cachant le fait qu’ils ne le méritent en aucun cas. Le monde qui l’entoure est critiqué en tant que produit du capitalisme, conçu comme une forme d’asservissement moral. Le capitalisme de l’époque de Marx pouvait vraisemblablement être décrit comme une forme d’oppression de classe. Maintenant que la chose appelée « capitalisme » a tellement changé qu’elle n’est plus reconnaissable, devenant le moteur d’une mobilité et d’une abondance sans précédent, il est difficile de critiquer cette chose en usant des anciens termes marxistes. »

« Mais nous pouvons l’attaquer pour son mystère, pour l’esclavage intérieur dans lequel elle nous emprisonne. Et les écrivains français ont très bien décrit cet esclavage intérieur, par exemple Jean Baudrillard, Pierre Bourdieu et Gilles Lipovetsky, bien que ce que nous puissions faire pour changer les choses soit un sujet qu’ils ont tendance à éviter. »

Le Président de la République mène la Grand Débat avec les 79 intellectuels, via France Culture

« « Une foi aveugle entraîne les gauchistes radicaux » : ces courants de pensée seraient-ils la nouvelle religion de notre époque?
Il y a sûrement un trou en forme de dieu au cœur de la pensée de gauche et j’essaie d’expliquer pourquoi. La religion de gauche, surtout dans ses formes socialistes, offre un rêve de salut – une nouvelle forme d’unité, dans une condition d’égalité, que nous pouvons obtenir ici-bas et pour laquelle nous n’avons pas à attendre jusqu’à la mort. En fait, vous constaterez que la mort a très peu de rôle à jouer dans la vision du monde de gauche ; elle est toujours cachée derrière les invocations d’un avenir glorieux.

Le salut sera une marche des gens derrière la bannière brandie par les intellectuels, vers un nouvel ordre des choses dans lequel il n’y aura ni conflits ni souffrances. Cependant, le chemin menant à cet objectif est un conflit radical parsemé de souffrances incommensurables, et aucun intellectuel de gauche de notre époque n’a jamais admis cela honnêtement.

« « Nous sommes entrés dans une période de suicide culturel. » C’est un constat bien lugubre… Reste-t-il de l’espoir à vos yeux ?
Ceux qui ont reçu notre héritage culturel l’ont piétiné. Mais une nouvelle foi et un nouvel amour peuvent toujours naître parmi les humbles qui se penchent pour ramasser les morceaux. Un chef amérindien a dit un jour à l’anthropologue Ruth Benedict : « Les peuples boivent l’eau de leur vie chacun dans une tasse différente. Notre tasse est cassée. » Je ne pense pas que notre situation soit si mauvaise. Certes, il existe une culture de répudiation qui domine le monde intellectuel et les débats (s’ils peuvent être qualifiés de débats) sur les médias sociaux. Et il est vrai qu’un grand fossé s’est creusé entre les peuples d’Europe et d’Amérique et la classe politique qui prétend les représenter. Un grand effort doit être fait pour reprendre possession de notre culture et pour reconnaître, face à tous les défis, que nous avons hérité d’un grand cadeau qui fait ou devrait faire envie au monde. Si vous ne le pensez pas, c’est que vous n’avez pas bien regardé le reste du monde.

L’une des caractéristiques les plus frappantes des écrivains de gauche que j’évoque est que, même lorsqu’ils bénéficiaient des plus grands éloges et jouissaient des plus hautes positions sociales dans leurs pays respectifs, ils n’exprimèrent en aucune circonstance une quelconque gratitude pour cela, ni pour rien d’autre. Leur vision du monde est celle du ressentiment, pour reprendre le terme de Nietzsche, et ils voient chaque don comme un piège, une autre forme secrète de domination. Dans une telle vision du monde, la gratitude est exclue : tout ce qu’il y a et tout ce qu’il y aura, c’est le « combat » pour une utopie qui, dans la nature des choses, ne peut jamais advenir. »

Article d’Anne-Laure Debaecker paru sur Valeurs Actuelles relayé sur journalpolitique.info


L’Erreur et l’Orgueil, de Roger Scruton, L’Artilleur, 504 pages, 23 €.

(1) « How to be a Conservative » (L’urgence d’être conservateur), Éditions du Toucan – L’artilleur, collection Essais, 2016.


Notre-Dame de Paris vue d’Alep : c’est la civilisation qui prend feu (tribune)

Notre-Dame de Paris vue d’Alep : c’est la civilisation qui prend feu (tribune)

Pour Ben Ammar, le désastre de Notre-Dame est particulièrement touchant. Il ravive la flamme de la civilisation, détruite pour le jeu des puissants. Relayé sur journalpolitique.info (auteur : Salem Ben Ammar)

 » Je suis Notre Dame de Paris quelle que soit la cause de l’ incendie, Je suis les statues de Bouddha de Bamiyan détruites par les Talibans, enfantées par les Saoudiens, les Pakistanais et les Américains, peuples sans mémoire historique, Je suis le mausolée du saint Sidi Mahmoud au Mali, Je suis les mausolées de Saïda Manoubia et Sidi Bousaïd, Je suis Alep, une ville multi-millénaire, « 

 » Je suis les temples de Baal et Baalshamin,Palmyre, Je suis le monastère chrétien de Mar Elian, Al-Qaryatayn, Je suis le Lion de Palmyre, Je suis les manuscrits de Mossoul, une tragédie sans précédent dans l’histoire universelle, c’est Sumer et Babylone partis en fumée, Je suis le musée de Baghdad pillé et saccagé, Je suis le musée de Mosssoul, vandalisé et mis à sac, Je suis tous ces trésors, ces vestiges, ces oeuvres d’art, ces manuscrits et ces richesses inestimables de l’histoire humaine, témoignages du génie humain et des transmissions de relais entre les peuples et les cultures, détruits par la barbarie humaine pour priver les peuples de leur mémoire et leur identité. Carthage, détruite deux fois par les Romains (149 av. J.C.) et les Arabes en 698, mais elle n’a jamais pu renaître de ses cendres. « 

Bel exemple de solidarité entre les peuples. Notre-Dame de Paris et son feu ont réveillé le peuple français, l’un des derniers endormis. Refondons la nation à partir de ses fondements et ne nous laissons pas défigurer par la déculturation.

Pour journalpolitique.info

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Notre-Dame : la couronne d’épines sauvée

Notre-Dame : la couronne d’épines sauvée

L’ancienne relique a survécu à l’incendie. Les pompiers sont allés la chercher en brisant le coffre tandis que le feu montait, pour que la chrétienté puisse continuer à la vénérer. Pour que Notre-Dame ne meure pas.

Il s’agirait de fragments de la couronne d’épines que les Romains préparèrent pour le Christ

Elle ravive la mémoire de ce peuple sur l’Île de la Cité, réuni autour de Saint-Louis qui apporte la relique en France :

Le roi de France Louis IX, Saint-Louis, apporte en procession la relique de couronne d’épines de la Passion du Christ, à Notre-Dame de Paris (19 août 1239)

La France est touchée, le monde chrétien est troublé. Que ce peuple a traversé à travers les âges, sous le regard de la forteresse de la Passion.

D’autres dépêches très vite,

Journalpolitique.info


Notre-Dame de Paris vue de New York

Notre-Dame de Paris vue de New York

Pour Michel Rufinkiel, la tragédie de l’incendie de Notre-Dame met symboliquement fin à l’une immunité ensommeillée au risque civil ou militaire. Via journalpolitique.info (04/2019 – anglais).

« It ended for New York in 2001. The last time the capital of France suffered wide range destruction was the Franco-Prussian war of 1870 and 1871 and its revolutionary sequel, the Commune of Paris, which scorched the Royal Palace of Tuileries and of City Hall. « 

« In 1918, the last year of World War I, German artillery did find its mark in Paris, most notably in the Marais district. Unlike London, Berlin, Warsaw, or Florence, Paris “did not burn” during World War II. The result was that most Parisians indulged throughout the second half of the 20th century and the first two decades of the 21st in the fallacy that their city was too beautiful, too “historical,” too much a part of Unesco’s World Heritage, to be struck. »

Le sacre de Napoléon à Notre-Dame de Paris, de Jacques-Louis David (domaine public)

Time and again, Parisians were reminded that things could go the other way, after all. There were riots, terrorist attacks, bombings. But Paris itself seemed to be immortal. People started to wake up for real after the Islamist killing spree of November 2015, at the Bataclan theatre and other places. More recently, there was a succession of frightening scenes in the wake of the recent Yellow Vests’ protest: the Arch of Triumph defaced, the Champs-Elysées’ shops and restaurants torched. And now, Notre-Dame was aflame.

From my window, I could see a pillar of black and reddish smoke rising above the roofs, a helicopter circling above the fire. The iron spire, a 19th century addition to the Gothic church, collapsed all of sudden — evincing gasps of horror not only in Paris but around the world. Much like the moment when Twin Towers of the World Trade Center suddenly came down. Today the whole of France, the whole world trembled in horror as the scale of what was happening sunk in.

Even if the fire was accidental (it may have started at a place where renovation work was in progress), it came as the coda to an ominous winter. And one could not entirely discard, either, the possibility of a terrorist arson: many anti-Christian incidents have been reported recently, including the vandalization of churches, cemeteries, or shrines; and there were repeated threats from jihadist groups to do “something big” in Paris again, preferably against an emblematic building.

No wonder President Macron postponed the television speech to the nation he was supposed to have delivered this very evening, and, along with his wife, Brigitte, and Prime Minister Philippe, Mr. Macron came instead as near to the cathedral as he could get. »

La fleur de lys donnée à Clovis sacré à Reims (domaine public)

« One doesn’t have to be Catholic, or Christian, or even religious to be devastated by the destruction of Notre-Dame. The nine hundred years old cathedral is the heart of France: it stands on City Island, between the Seine’s two channels, a place it shares with Palace of Justice (the first Royal Palace in the Middle Ages).

While the Kings were crowned in Reims by the local archbishop, Napoleon crowned himself at Notre-Dame, in front of Pope Pius VI. Notre-Dame is the first place in Paris de Gaulle visited in 1944 when the capital was liberated from the Germans; it is from Notre-Dame that De Gaulle walked across the city to the Arch of Triumph. It is hard to imagine France without Notre Dame. Let the rebuilding begin. »


Une tribune rédigée le soir-même de l’incendie aux Etats-Unis, Michel Gurfinkiel, The New York Sun, relayée pour journalpolitique.info .



« Naufrage des civilisations » : le progressisme télévisuel ne partage pas la « lucidité » de l’essayiste Amin Maalouf

« Naufrage des civilisations » : le progressisme télévisuel ne partage pas la « lucidité » de l’essayiste Amin Maalouf

Amin Maalouf, invité de la Grande librairie, veut retracer la source de l’obscurité qui s’est emparée du Levant, zone mésopotamienne comprenant les actuels Liban, Syrie, Jordanie, Chypre, Israël, et une partie de l’Irak, de l’Iran et de la Turquie. La fin des années 1970 (fin de la décolonisation, septennat Giscardien libéral frappé par les crises du pétrole et la révolution néo-conservatrice mondiale (Iran, puis Royaume-Uni, Etats-Unis) constitue un premier grand tournant pour Maalouf. Avec la fin de la guerre froide, le 11 septembre 2001 et le réarmement actuel, l’ouverture d’une phase critique de la politique mondiale voit l’islamise remplacer le communisme comme adversaire de la guerre froide. Les printemps arabes transformés en hivers islamistes à l’exception de la Tunisie, Maalouf déplore la perte « d’une coexistence, d’une qualité de compréhension mutuelle » dans la Méditerranée orientale, qui abritait en harmonie « beaucoup de langues et beaucoup de croyances« . L’islamisme radical a été réveillé « par erreur » par les Occidentaux, selon Maalouf dès le XIXe siècle avec le wahhabisme et bien davantage encore par le plan machiavélique de Churchill le Lion et de Nasser le pharaon, méritant leur place dans un « panthéon de Janus » (dieu aux deux faces ndlr).

C’est dans cette zone que sont nés les trois monothéismes, et c’est de là que surgit l’obscurité aujourd’hui : la guerre, le califat, les réfugiés et les minorités en danger. Notons que la Palestine n’est pas représentée.

Malheureusement, le service public républicain comprend de cet avertissement lucide sur les relations internationales qu’il faut « s’éloigner du conservatisme » (10:20), projet qui n’est pas celui de coexistence humaine dont parle Maalouf, que le Liban illustre encore un peu : conserver l’harmonie, la coexistence des humaines dont le Levant a été un modèle. Le présentateur propose à un André Comte-Sponville pressé de transcrire en doctrine française les propos d’Amin Maalouf, pourtant clairs : l’Europe a besoin d’une renaissance à partir de ses fondements dans lesquels ont peut abondamment puiser pour une politique humaine, au contraire des idéologues de la déconstruction par les minorités en luttes symboliques. Il montre bien là que Macron, de droite et de gauche, a ce souci de renaissance, mais qu’il est fort mal détourné par les grands commentateurs qui pensent que renaître c’est renier.

On en arrive à un point où ce sont des auteurs qui ont connu la grande civilisation harmonieuse qui fut (auteurs libanais, algériens, marocains, franco-italiens, espagnols, québecois) qui préviennent les Français, étourdis et culpabilisés, de ce qui arrive.

JOURNALPOLITIQUE.INFO

André Comte-Sponville, philosophe, va enchaîner les jugements de l’auteur, dans le langage de la gauche athée progressiste (qu’il revendique dès son introduction) : « il n’est pas un réactionnaire, c’est un progressiste malheureux » (13:10) (A. Maalouf cligne un peu des yeux à ces adjectifs). « Son monde d’origine est mort » (14:23) (un peu tranché et violent à dire à quelqu’un qui est justement le représentant de l’humanisme chrétien autour de la Méditerranée). Le philosophe détourne ensuite l’inquiétude de l’auteur vers « les démocraties illibérales en Pologne, en Hongrie, en Italie, Trump en Amérique » (14:50) plutôt que ce contre quoi s’insurgent ces nations (l’oligarchisme déculturant planificateur). Et finalement : « ça passe par la politique et le progrès scientifique et technique »(15:30), ce qui est un axiome tout à fait Saint-Simonien.

« A ce stade il est très difficile de redresser la barre. Il faut surtout prendre conscience de ce qui est en train de se passer. Le rêve européen est le plus prometteur de notre époque. Nous assistons à une nouvelle guerre froide et une nouvelle course aux armements. »

A. Maalouf
Droits réservés Grasset

« L’Amérique, bien qu’elle demeure l’unique superpuissance, est en train de perdre toute crédibilité morale. L’Europe, qui offrait à ses peuples comme au reste de l’humanité le projet le plus ambitieux et le plus réconfortant de notre époque, est en train de se disloquer. Le monde arabo-musulman est enfoncé dans une crise profonde qui plonge ses populations dans le désespoir, et qui a des répercussions calamiteuses sur l’ensemble de la planète. »

Amin Maalouf

On en arrive à un point où ce sont des auteurs qui ont connu la grande civilisation harmonieuse qui fut (auteurs libanais, algériens, marocains, franco-italiens, espagnols, québecois) qui préviennent les français, étourdis et patauds, de ce qui arrive et de leur responsabilité en tant qu’européens. Maalouf leur rappelle, tout comme le franco-italien Alexandre del Valle qui connaît bien le Liban, que la France est en ligne de front comme toujours. Or les pauvres Français se pressent de retraduire dans leurs codes républicano-centrés où la courbe du progrès, à défaut de celle du chômage, justifie tout. Et on discute de généralités sur le progrès scientifique et tel phénomène économique : circulez, y’a rien à voir !

Enfin, la vision biblique proposée (19:00) est à citer : « la catastrophe m’inspire Babel, où l’humanité ne parlait qu’une seule langue. Ce projet est voué à la destruction est est le contraire du Levant« . Faire renaître l’Europe de l’Atlantique à l’Oural demanderait une réappropriation populaire des fondamentaux pour mieux respecter les autres, plus que leur intégration fédérale unitaire ? Veut-on un horizon de progrès infini permettant de juger le réel comme Sponville, ou parler comme Maalouf de la réalité et de s’intéresser à ce grand mouvement concret et à la place qui nous y est dévolue ?

« Menace de disparition d’un monde » résume la rabin. « Introspection et place à l’Autre » ordonne ultimement le présentateur.

A voir sur la Grande librairie :

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Marché du travail et automatisation : l’ambiance du forum de Davos

Marché du travail et automatisation : l’ambiance du forum de Davos

Pour déminer le débat actuel, il est nécessaire de s’intéresser au marché mondial du travail, qui change à vue d’œil au fil du développement de l’intelligence artificielle et des robots. Cette configuration mondiale du capital travail permet de comprendre les dynamiques de l’emploi, des formations, des stratégies industrielles et des migrations économiques. D’où le fait que les décisionnaires planétaires réunis à Davos en Suisse pour le Forum Economique Mondial (janvier 2019) soient observés de près. Kevin Roose, New York Times du 25 janvier 2019, relayé sur journalpolitique.info

Cette année, le Forum économique mondial de Davos, en Suisse, où les positions publiques des chefs d’entreprise sur l’impact de l’automatisation sur les travailleurs ne correspondaient pas aux opinions qu’ils partageaient en privé. Laurent Gillieron/EPA, via Shutterstock

DAVOS, Suisse – Ils ne l’admettront jamais en public, mais beaucoup de vos patrons veulent des machines pour vous remplacer dès que possible.

Je le sais parce que, depuis une semaine, je me suis mêlé à des dirigeants d’entreprises lors de la réunion annuelle du Forum économique mondial à Davos. Et j’ai remarqué que leurs réponses aux questions sur l’automatisation dépendent beaucoup de qui écoute.

En public, de nombreux cadres se tordent les mains sur les conséquences négatives que l’intelligence artificielle et l’automatisation pourraient avoir pour les travailleurs. Ils participent à des tables rondes sur la construction d’une « I.A. centrée sur l’homme » pour la « Quatrième Révolution industrielle » – Davos parle pour l’adoption par les entreprises de l’apprentissage machine et d’autres technologies avancées – et parlent de la nécessité de fournir un filet de sécurité aux personnes qui perdent leur emploi en raison de l’automatisation.

Mais dans un cadre privé, y compris lors de réunions avec les dirigeants des nombreuses sociétés de conseil et de technologie dont les vitrines animés bordent la Promenade de Davos, ces dirigeants racontent une autre histoire : Ils se précipitent pour automatiser leurs propres forces de travail afin de garder une longueur d’avance sur la concurrence, sans se soucier de l’impact sur les travailleurs.

Partout dans le monde, les dirigeants dépensent des milliards de dollars pour transformer leurs activités en opérations allégées, numérisées et hautement automatisées. Ils ont soif de marges bénéficiaires élevées que l’automatisation peut leur procurer, et ils voient l’I.A. comme un ticket en or pour réaliser des économies, probablement en leur permettant de réduire le nombre de services de milliers de travailleurs à quelques dizaines à peine.

« Les gens cherchent à atteindre de très gros chiffres », a déclaré Mohit Joshi, le président d’Infosys, une société de technologie et de conseil qui aide d’autres entreprises à automatiser leurs opérations. « Auparavant, ils avaient des objectifs supplémentaires de 5 à 10 pour cent de réduction de leur main-d’œuvre. Maintenant, ils disent : “Pourquoi ne pouvons-nous pas le faire avec 1 % des gens que nous avons ?” »

Peu de cadres américains admettront vouloir se débarrasser des travailleurs humains, un tabou dans l’ère de l’inégalité d’aujourd’hui. Ils ont donc dressé une longue liste de mots à la mode et d’euphémismes pour masquer leurs intentions. Les travailleurs ne sont pas remplacés par des machines, ils sont « libérés » de tâches pénibles et répétitives. Les entreprises ne licencient pas des travailleurs, elles « subissent une transformation numérique ».

Une enquête réalisée en 2017 par Deloitte a révélé que 53 % des entreprises avaient déjà commencé à utiliser des machines pour effectuer des tâches auparavant effectuées par des humains. On s’attend à ce que ce chiffre grimpe à 72 % d’ici l’an prochain.

L’obsession de l’élite entrepreneuriale pour l’I.A. a été lucrative pour les entreprises spécialisées dans « l’automatisation des processus robotiques », ou R.P.A. [R.P.A.: Robotic Process Automation NdT]. Infosys, qui est basée en Inde, a enregistré une augmentation de 33 % de ses revenus sur un an dans sa division numérique. L’unité « solutions cognitives » d’IBM, qui utilise l’I.A. pour aider les entreprises à accroître leur efficacité, est devenue la deuxième activité de l’entreprise, affichant 5,5 milliards $ en revenus au dernier trimestre. La banque d’investissement UBS prévoit que l’industrie de l’intelligence artificielle pourrait valoir jusqu’à 180 milliards de dollars l’année prochaine.

Kai-Fu Lee, l’auteur de « AI Superpowers » et un cadre en technologie depuis longtemps, prévoit que l’intelligence artificielle va éliminer 40 % des emplois dans le monde en 15 ans. Dans une entrevue, il a déclaré que les chefs de la direction subissaient d’énormes pressions de la part des actionnaires et des conseils d’administration pour maximiser les profits à court terme, et que le passage rapide à l’automatisation en était le résultat inévitable.

Les bureaux du fabricant d’électronique taïwanais Foxconn de Milwaukee, dont le président a déclaré qu’il prévoyait de remplacer 80 % des travailleurs de l’entreprise par des robots dans cinq à dix ans. Lauren Justice pour le New York Times

« Ils disent toujours que c’est davantage que le cours de l’action », dit-il. « Mais à la fin, si tu merdes, tu te fais virer. »

D’autres experts ont prédit que l’I.A. créera plus de nouveaux emplois qu’elle n’en détruira, et que les pertes d’emplois causées par l’automatisation ne seront probablement pas catastrophiques. Ils soulignent qu’une certaine automatisation aide les travailleurs en améliorant leur productivité et en les libérant pour leur permettre de se concentrer sur des tâches créatives plutôt que routinières.

Mais à une époque de troubles politiques et de mouvements anti-élites de la gauche progressiste et de la droite nationaliste, il n’est probablement pas surprenant que toute cette automatisation se fasse discrètement, hors de la vue du public. À Davos cette semaine, plusieurs cadres supérieurs ont refusé de dire combien d’argent ils avaient économisé en automatisant des tâches auparavant effectuées par des humains. Et personne n’était prêt à dire publiquement que le remplacement des travailleurs humains est leur but ultime.

« C’est la grande dichotomie », a déclaré Ben Pring, directeur du Centre pour l’avenir du travail chez Cognizant, une société de services technologiques. « D’un côté », dit-il, « les dirigeants soucieux du profit veulent absolument automatiser autant que possible. »

« D’un autre côté », a-t-il ajouté, « ils font face à un retour de bâton dans la société civile. »

Pour avoir une vision sans fard de la façon dont certains dirigeants américains parlent de l’automatisation en privé, il faut écouter leurs homologues en Asie, qui souvent ne font aucune tentative pour cacher leurs objectifs. Terry Gou, président du fabricant taïwanais d’électronique Foxconn, a déclaré que l’entreprise prévoit de remplacer 80 % de ses employés par des robots au cours des cinq à dix prochaines années. Richard Liu, le fondateur de la société chinoise de commerce électronique JD.com, a déclaré lors d’une conférence d’affaires l’an dernier : « J’espère que mon entreprise sera un jour entièrement automatisée. »

L’un des arguments couramment avancés par les cadres supérieurs est que les travailleurs dont les emplois sont éliminés par l’automatisation peuvent être « requalifiés » pour occuper d’autres emplois dans une organisation. Ils donnent des exemples comme Accenture, qui a prétendu en 2017 avoir remplacé 17 000 emplois de back-office [Le back-office (service d’appui, ou post-marché, selon la terminologie officielle française, ou encore arrière-guichet selon l’Office québécois de la langue française) est l’ensemble des activités de supports, de contrôle, d’administration d’une entreprise NdT] sans licenciement par la formation d’employés pour travailler autre part dans l’entreprise. Dans une lettre adressée aux actionnaires l’an dernier, Jeff Bezos, directeur général d’Amazon, a déclaré que plus de 16 000 magasiniers d’Amazon avaient reçu une formation dans des domaines très en demande comme les soins infirmiers et la mécanique aéronautique, l’entreprise couvrant 95 % de leurs dépenses.

Mais ces programmes peuvent être l’exception qui confirme la règle. Il y a beaucoup d’histoires de recyclage réussi – les optimistes citent souvent un programme au Kentucky qui a formé un petit groupe d’anciens mineurs de charbon à devenir programmeurs informatiques – mais il y a peu de preuves que cela fonctionne à grande échelle. Un rapport du Forum économique mondial de ce mois-ci estime que sur les 1,37 million de travailleurs qui devraient être complètement remplacés par l’automatisation au cours de la prochaine décennie, seulement un sur quatre pourra être requalifié avec profit dans les rangs du secteur privé. Les autres devront probablement se débrouiller seuls ou compter sur l’aide du gouvernement.

A Davos, les cadres tendent à parler de l’automatisation comme d’un phénomène naturel sur lequel ils n’ont aucun contrôle, comme les ouragans ou les vagues de chaleur. Ils affirment que s’ils n’automatisent pas le travail le plus rapidement possible, leurs concurrents le feront.

« Ils seront éjectés s’ils ne le font pas », a déclaré Katy George, associée principale de la société d’experts-conseils McKinsey & Company.

L’automatisation du travail est un choix, bien sûr, rendu plus difficile par les exigences des actionnaires, mais c’est toujours un choix. Et même si un certain degré de chômage causé par l’automatisation est inévitable, ces cadres peuvent choisir comment les gains de l’automatisation et de l’I.A. sont répartis, et s’ils doivent donner aux travailleurs les bénéfices supplémentaires qu’ils en tirent, ou les amasser pour eux et leurs actionnaires.

Les choix faits par l’élite de Davos – et la pression qu’elle subit pour agir dans l’intérêt des travailleurs plutôt que dans le leur – détermineront si l’I.A. est utilisée comme un outil pour augmenter la productivité ou pour infliger de la souffrance.

« Le choix n’est pas entre l’automatisation et la non-automatisation », a déclaré Erik Brynjolfsson, directeur de l’Initiative sur l’économie numérique du MIT. « C’est entre utiliser la technologie d’une manière qui crée une prospérité partagée ou plus de concentration des richesses. »

Kevin Roose est chroniqueur pour Business Day et rédacteur général pour le New York Times Magazine. Sa chronique « The Shift » examine l’intersection de la technologie, des affaires et de la culture.

Source : The New York Times, Kevin Roose, 25-01-2019

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

Relayé pour journalpolitique.info